2001, roman
Gallimard, collection Blanche
139 pages
( Le premier chapitre )
Une fois de plus je prends le long couloir. Depuis l’ascenseur, je longe toutes les portes fermées. Je marche lentement, derrière chaque porte j’imagine quelqu’un qui attend. Je ne viens que pour une seule personne.
Je m’arrête, je frappe, je n’entends rien, j’entre.
Il est tout seul dans la pièce, vraiment tout seul. Il n’y a que son corps.
Est-ce qu’il l’habite encore ?
Le râle. Ce qu’il racle avec son souffle. L’air qu’il fait entrer, l’air qu’il rejette comme une colère. Une rage. Sans modulation. La rage, la rage. La rage qui le tient encore. Qu’est-ce qu’on me fait subir encore ? C’est quoi le programme ? On m’achève, c’est ça ? C’est ça la fin ? Par où je dois passer ?
Je m’assieds.
Le bruit plus fort encore. Il accomplit son travail. Consciencieusement, il pompe sa rage. Je le regarde. Il pourrait me faire peur.
Petite, j’avais peur souvent de lui. Maintenant il ne peut plus bouger. Ses jambes sous le drap sont pliées sur le côté. L’atrophie des muscles fait remonter ses genoux chaque jour plus haut. Le kiné ne passe plus depuis deux semaines.
Il n’y a plus rien à détendre.
Je touche son front. J’ai presque un mouvement de recul quand ma paume arrive au contact de sa peau. Je n’ai pas envie de le toucher.
C’est pendant sa vie que j’aurais dû faire ça. S’il y avait eu un autre lien…
De quel droit je me permets de le toucher ?
Son front est très chaud. J’ai l’impression d’être une infirmière.
On lui a ôté sa chemise depuis trois jours à cause de la fièvre.
Il pourrait être chez lui, pour ce qu’il reste comme soins. Sa femme ne veut pas. Il est dans cette pièce jusqu’à ce qu’il meure. Le corps comme une prison. La paralysie comme des barreaux aux fenêtres.
Le léger ronflement de l’air conditionné. Je ne l’ai pas entendu tout de suite.
Moteur contre moteur.
Je veux partir, je me lève. Je repose ma paume sur son front. Je suis moins émue. Ses paupières fermées n’ont pas un mouvement. Il est au fond de son travail. Au fond. Le lit au milieu de la pièce.
Ce qui reste de vie est là.
En sortant du bâtiment la chaleur me surprend. J’avais oublié. Je marche. Je remonte le boulevard de Port-Royal. J’hésite. Prendre le boulevard du Montparnasse ou descendre Saint-Michel ? Là-bas le jardin du Luxembourg. Depuis combien de temps je n’y suis pas entrée ? Je ne sais pas. Après la grille, je tourne à gauche, je cherche un fauteuil à l’ombre, la pelouse sous les yeux.
Je crois entendre son râle. La régularité du râle.
Je pousse du bout de ma chaussure un petit caillou. Un gros pigeon avance en se dandinant. Un vieux monsieur est assis de l’autre côté de la pelouse, la veste boutonnée, la braguette de son pantalon qu’il a oublié de fermer, les joues blanches d’une barbe de plusieurs jours, une jambe raide allongée, une canne contre le fauteuil. Un peu plus loin une jeune fille lit. À côté de moi une femme, les bras nus, tient une poussette, le bébé dort, bras et jambes nus, potelés.
Si je rentrais ? Je reviendrais en fin de journée.
Le soir, je suis sûre de le trouver seul. Sa femme ou sa sœur viennent toujours en début d’après-midi.
Mais je me vois tourner en rond chez moi.
Aller au cinéma deux heures ? Il ferait frais dans la salle…
Mais n’importe quel film m’ennuierait.
C’est en lui qu’il se passe quelque chose. Le reste…
Ici, c’est comme si c’était le jardin de l’hôpital. Je ne suis pas loin, pas loin du tout. Quand je marche, je pense à la chambre là-bas.
J’ai l’impression que tout Paris est autour de la chambre.
Si je rentre, mon appartement sera une extension de l’hôpital. Toute la ville je veux bien, mais pas chez moi.
Garder une tanière. Je veux un refuge.
Au jardin, je suis bien. Il y a de l’espace.
Je cale mon dos dans le fauteuil, j’écarte mes jambes, ma jupe glisse entre les cuisses, je ferme les yeux, respire profondément.
Je suis vidée. Je sors d’un match de boxe. Mon corps est fourbu. Pourtant c’est à l’intérieur de son corps que le travail se fait.
Le râle. Le souffle s’épuise. Le dernier feu brûle.
Jusqu’aux nœuds du bois. Lentement.
Il était tout le temps habité par une extrême tension. Une trop forte tension. Qui me faisait peur. Une force destructrice. Destructrice pour les autres, pas pour lui.
Lui s’en servait pour avoir une énergie constante.
C’est cette force qui fait du bruit en se consumant.
Il sombre.
Le naufrage dure depuis quelques années. J’ai vu un paquebot qui sombrait quand la maladie l’a pris. Une carcasse énorme, encombrante et vide qui prend l’eau.
Sa maladie s’est manifestée par des chutes. Son corps, sa large carrure d’un coup s’effondrait. Il s’abattait comme une masse.
Plus rien ne le tenait.
J’étais hantée par cette image.
Dans la rue, dans l’autobus, si je voyais une personne âgée trébucher, une peur panique me prenait au ventre, une chaleur soudaine m’enflammait, je me précipitais, tendais le bras, la bouche desséchée par l’émotion.
La personne avait repris son équilibre avant que mon geste soit utile.
Je ne supportais pas que ça s’effondre. J’en étais là. Ça ne pouvait pas plier, ça ne devait pas s’effondrer, disparaître.
Il faudrait que ce soit toujours là. Tout.
Lui, c’est une époque ancienne, mes souvenirs d’enfance. Celui qui a connu ma mère, aimé ma mère, pour moi qui n’avais pas eu assez de temps pour ça.
Tant qu’il est là, c’est un petit bout, une queue de comète que je vois encore. Encore un peu. Loin.
Depuis qu’il est couché, depuis quatre mois allongé à l’hôpital, je n’ai plus peur qu’il tombe.
Il ne peut plus tomber.
Il ne sera plus debout.
L’agonie a commencé avant-hier. Le souffle bruyant. Il mettra plusieurs jours avant de toucher le fond, ai-je pensé.
« Plusieurs jours. » Le temps s’est ouvert.
Je vis dans cette béance.
Assise au jardin.
Je me lève, contourne la pelouse. Je pense à là-bas.
Sur le terrain des jeux et des agrès, les enfants jouent derrière la barrière. Je passe mon chemin, les cris m’accompagnent.
Je marche le long des tables du café, vers le bassin au centre du jardin. Le soleil chauffe. Je m’assieds, je sais que je ne pourrai pas rester sous le feu du soleil.
Mes pieds sont pleins de poussière, j’ôte mes sandales. Je plonge les pieds dans le bassin. L’eau est fraîche, je remue les orteils, j’écoute le clapotis.
Je pose les pieds sur la pierre, les laisse sécher.
Il est quinze heures trente. Je pourrais prendre le RER, aller jusqu’à Crosne, monter voir Claire. À cette heure, elle est sortie de l’état comateux où ils la plongent.
Passer un moment avec elle. Lui parler de l’agonie ? Quoi encore !… L’assommer un peu plus ? La réveiller, lui faire un choc ?
Je ne sais plus… les forces que j’ai… Il me reste quoi comme force ?
Je pourrais aller voir Claire simplement. Simplement ? Un vœu pieux. Passer un moment avec elle ? Elle n’est plus un secours depuis longtemps.
Je me sens au plancher. Depuis qu’il est en train de partir, je me sens au sol par K.-O. Je ne sais pas si je suis anesthésiée ou si j’encaisse le coup.
Il fait trop chaud.
La tête me tourne, j’ai mal au cœur. Je me lève, pars vers la fontaine Médicis chercher l’ombre.
Je m’arrête, regarde l’eau dormante dans le bassin.
Il me faut un moment pour distinguer dans l’eau noire les algues immobiles. Je voudrais voir la différence entre la surface et le fond. Tout paraît emmêlé. L’odeur écœurante de son corps me revient. L’intérieur de son corps monte à la surface.
La pierre moussue autour du bassin, comme la peau de son buste contre le drap.
Les odeurs.
Le corps commence à lâcher.
Me baisser, ramasser, tout prendre. Ne rien laisser de côté.
De toute façon, je n’ai que des miettes de ce qui se passe. Je ne suis pas là tout le temps, ce n’est pas moi qui le soigne, qui fais sa toilette.
Il va partir, je veux voir comment. Je voudrais voir la route qui de la vie va à la mort.
Je ne l’ai jamais vue.
Je suis autour du terrain.
Comme maintenant autour du bassin.
Il y a plus de vie dans son corps que dans cette eau.
La mort approche, elle entre. Il l’extirpe. Elle revient, ou il revient à la vie.
La vie et la mort s’étreignent. Il transpire de l’étreinte. De ce nœud, il étouffe.
Les deux médecins, le généraliste et le neurologue, affirment qu’il ne souffre pas. Ils ne prescrivent pas de morphine.
La chambre est nue, plus nue que n’importe quelle chambre d’hôpital, il n’y a aucun effet personnel. Sur la table de nuit, une grosse seringue sans aiguille, remplie d’eau pour humidifier sa bouche, une cuvette de métal en forme de croissant à porter sous le menton pour récupérer l’eau qui glisse de sa commissure. Un quart Évian pour remplir la seringue, une boîte de mouchoirs en papier.
Pas une radio, pas un livre, pas une fleur, pas un vêtement, pas de pantoufles, pas d’image, les murs nus, les draps, les barres métalliques du lit, une table vide sous la fenêtre, dans le coin un fauteuil couvert de skaï, il s’y asseyait l’après-midi il y a un mois. Les objets, les meubles n’ont plus de fonctions, lui il respire. Sans aide. Il s’y astreint.
Il pourrait avoir besoin d’une assistance respiratoire urgente. C’est la raison donnée pour le placer à l’hôpital.
Il respire tout seul. Jusqu’au bout.
Les mots, quand je suis avec lui, je ne les trouve pas.
Ils sont tout près, je les sens dans ma bouche même, il n’y a rien qui sort. Je regarde ses paupières baissées, j’ai l’impression d’avoir le même voile de peau devant la bouche.
Il est dans la nuit. Les médecins disent qu’il n’a plus de conscience. Il y a bien un état autre que la conscience. Ses sensations ne passent plus par le cerveau ? Ce que vit son corps, il ne le percevrait plus ? Les terminaisons nerveuses dans l’épiderme ne transmettent rien ? Les nerfs qui traversent les organes ? Je n’arrive pas à le croire.
Son visage s’est creusé, ses oreilles paraissent plus grandes. Longues feuilles plaquées contre sa tête. Pavillons nus, déserts.
Je n’ose pas les toucher.
Il n’y a pas un souffle d’air au jardin. C’est dimanche. Le premier jour de juin. Les gens se pressent, avides de soleil. Dans l’air sec, la poussière, la lumière éblouissante. Depuis deux jours c’est comme le milieu de l’été, et lui perd son corps là-bas.
Je me lève, prends le métro à Luxembourg, descends Gare du Nord et monte chez moi, rue du Delta.
J’avais fermé les volets des deux pièces ce matin avant de partir. Je ne les ouvre pas, je me déshabille, passe sous la douche, m’allonge sur le lit. Les voisins de l’étage au-dessus sont partis hier matin en vacances, l’appartement en dessous est vide, il n’y a pas un bruit.
Le téléphone sonne.
— Tu prends le train ce soir ?… Stationnaire… Je ne sais pas… Peut-être. Oui, si tu veux… je t’embrasse.
Premier chapitre de "Cènes" , Ghislaine Dunant, copyright Editions Gallimard "Tous les droits d'auteur des oeuvres reproduites sur ce site sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation des oeuvres autre que la consultation individuelle et privée est interdite."